Vincent était un petit garçon très timide. Il parlait peu, ne jouait pas. Il semblait plus intéressé par les jeux des autres. Là, cette bille qu’on poussait d’une pichenette pour tenter de la faire entrer dans le trou, c’était un vaisseau perdu dans l’espace, sur lequel on tentait des formules pour le faire rejoindre sa planète. Et là, cette petite fille qui sautait entre les courbes mouvantes dessinées par une corde qui tournait, régulière, c’était une princesse emprisonnée qui réussissait à survivre par la danse, charmant ses geôliers, évitant avec grâce tous les pièges. Et là encore, cet enfant concentré sur un minuscule écran, les doigts rapides, les sons qui accompagnaient ses tirs ou ses sauts, c’était un hackeur de génie qui utilisait ses talents pour déjouer les plans d’un pays orgueilleux, sur le point de se rendre maître du monde par la traîtrise.
Mais la vraie face des choses, Vincent était le seul à la voir. Il ne lui venait pas à l’idée qu’il aurait pu partager son secret. Les autres étaient trop différents, trop incompréhensibles.
Vincent grandit, absorbé, solitaire, ses résultats à l’école étaient satisfaisants mais sans plus : il faisait le minimum nécessaire. Il n’était pas grand, mais joli garçon - s’il n’avait pas eu toujours cet air distrait, semblant se désintéresser des choses de la vie, comme au-dessus des préoccupations qui s’emparaient de ceux de son âge. A 22 ans, malgré tout, il commença à s’interroger sur sa différence : était-ce lui qui n’avait rien compris, fallait-il passer par toutes les inepties de l’adolescence ? La gent féminine l’intéressait, bien sûr qu’elle l’intéressait ! Il serait doux de caresser une peau tiède, doux de tenir contre soi un corps de femme à l’âme d’enfant, qui vient chercher refuge entre ses bras protecteurs. Et par-dessus tout, qu’est-ce qu’il serait doux de déposer sa bouche sur les lèvres rouges d’une jeune fille aux yeux brillants, en un long moment d’infini, de se sentir se dilater dans le Tout, père du temps et de l’espace, transcendant, dans lequel la mort n’a pas plus de signification qu’une perle au milieu de l’océan.
Mais rien n’y fait : même maintenant qu’il veut donner, connaître, aucune fille ne vient, il reste seul et ses rêves s’enflent. Je te donnerai plus d’amour que tu n’en pourras jamais recevoir d’un autre, se dit-il dans le secret de son coeur, et il commence à regarder autour de lui, regarder vraiment, pas avec l’oeil de son imagination. Il essaye de comprendre ; ça a l’air simple, à part pour les réactions des gens. Les filles sont attirées par les petites attentions, par un physique soigné et agréable ou pour certaines, par l’audace et la provocation. Et elles aiment rire aussi, Vincent aime quand il les voit rire. Leur visage s’illumine, elles rougissent un peu, aux oreilles on entend le tintement du cristal, et elles taquinent en retour, si proches, si fraternelles...
Vincent s’est fait crocheté le coeur, une jeune fille à l’aspect fragile, à la voix douce, qui regarde partout... Elle était là, à l’autre bout de sa table à midi, attentive, sensible, les yeux abritant une intelligence certaine. Elle était l’incarnation même de l’image féminine, une gemme, un diamant, la perfection. Elle ne l’a pas vu, sauf quand il a ramené de l’eau pour la table : elle a agréablement remercié l’inconnu, mais son attention était tournée vers ses compagnons, des gens à n’en pas douter très ouverts, et sympathiques, des gens qui n’ont pas de complexes à retenir l’attention.
Caroline, elle s’appelle Caroline. Elle travaille parfois à la bibliothèque, et alors qu’il passait dans son dos il a lu son nom sur la pochette. Caroline... Ce nom lui va bien, il va lui demander la prochaine fois, s’il peut s’asseoir à ses côtés. Ils parleraient, des études, de tout, de rien. Elle, elle verrait tout ce qui est caché, elle comprendrait toute la tendresse qu’il peut donner, elle ne pouvait manquer de reconnaître son frère par la sensibilité.
Il n’a pas eu le courage. Confus, là tout près d’elle, les mots ne sont pas sortis. Il a rougi, s’est assis sans une parole, rapidement s’est plongé dans ses cours et dans ses livres. Un instant du coin de l’oeil il a cru la voir sourire. Elle voit à travers mon manège, elle me trouve pathétique. J’ai tout gâché, jamais plus elle ne me prendra au sérieux !
... Quelques jours sans qu’il ose s’attarder dans les lieux publics, quelques jours pour se remettre de sa maladresse, pour se dire d’oublier. Cette fille est trop bien pour toi, Vincent, elle n’a pas besoin de quelqu’un de si hésitant, bafouillant, mal à l’aise devant les autres.
Mais non, elle me hante, je me sens si malheureux ainsi sans chaleur humaine à partager, sans personne à qui me confier, et Caroline, la douce Caroline, si inaccessible derrière les barrières d’une vie d’indifférence, d’un esprit exilé, d’une identité trop pleine d’imaginaire.
Vincent n’aimait pas l’alcool, cette évasion ne l’attirait pas - pas assez naturelle et les pensées abdiquent, les pensées si belles... Mais il se mit à aimer l’art ; il acheta des bouquins, du matériel à dessin, et commença à peindre. Des toiles sensuelles, des toiles à la beauté discrète..., nus de femmes si esthétiques, si bien moulés dans le cadre, qu’ils n’avaient rien d’érotique. Hommage à la beauté, hommage à la femme, il transmettait à ses personnages toute cette profondeur, cette sensibilité, cette intelligence qu’il percevait chez elle, Femme, complétude, porteuse de vie.
Le temps passa, il se sentit plus courageux et comme lavé du passé par un présent bien différent. Il eut un peu de mal à retrouver sa muse, c’était la période des examens et les travailleurs de la bibliothèque n’étaient plus les mêmes. Mais il la croisa dans un couloir, par hasard, et sans plus réfléchir il fit demi-tour, la suivit jusqu'à la salle de cours ; il l’aborda, là, devant le banc, les gens autour, et tout d’une traite, grisé, lui parla des sentiments qui lui agitaient le coeur, de la beauté de la fille qui avait, il y a quelques mois déjà, partagé son pichet d’eau... Ses paroles étaient comme un poème, comme une chanson, mais tout à coup il s’arrêta, le silence était total.
Les yeux rivés sur lui étaient pour les uns ironiques, pour les autres attendris... Jamais sérieux. L’histoire semblait impossible, voilà qu’elle se finissait sans avoir commencé, et Son regard... son regard... intense, brisé quelque part, il lui avait fait mal ! Quelle ordure ! Quel incroyable égoïste ! N’était-ce pas une larme là, qui perlait au coin de son oeil ? Non, non, ce n’est pas possible : excuse-moi, excuse-moi, je n’aurais pas dû, excuse-moi... Je t’aimerai dans l’ombre, je ne t’importunerai plus, tu seras ma reine, mon inspiration... Non, je parle sans savoir ce que je dis, je garderai ton image, précieuse, mais je ne t’épierai pas, je ne te chercherai pas, tu seras mon amour de jeunesse, je me marierai avec une femme qui aimera ton image !
Il s’enfuit, aveuglé par la détresse. Une goutte a dévalé le long de sa joue ! Une larme, le sel de sa vie, il a osé l’arracher à ses yeux rieurs, maman, que j’ai mal !
Dans un musée, entouré de toiles, il s’oublia ; les regards ici ne le voyaient pas. Regards de pierre, regards d’huile, regards figés... Là, c’était un preux chevalier combattant pour sauver son peuple et sa dulcinée, et là, dans l’angle, cet évêque aux yeux si tristes, il se désespérait de voir l’homme persister dans l’erreur, cet homme si cher pourtant à son coeur... Et le buste de cet enfant, là, si petit, vulnérable, c’était le fils d’un notable que l’on a mené au bûcher pour paroles hérétiques, sa mère inconsolable, il prend soin d’elle et de la maisonnée. ...
A la clôture, le gardien vint lui notifier qu’il fallait sortir, avec prévenance, avec douceur. Vincent commença à parler, à parler comme il ne l’avait jamais fait, des sanglots lui serraient la gorge tandis que le flot des mots semblait ne jamais devoir se tarir. L’homme semblait posséder une patience infinie, le garçon ne le gênait pas vraiment dans son devoir, il l’accompagnait d’une pièce à l’autre pendant qu’il vérifiait qu’aucune personne ne s’était égarée dans la contemplation d’une oeuvre, qu’une à une il éteignait les lumières, allumait les alarmes... non sans avoir caressé des yeux toutes les peintures, toutes les sculptures qui lui étaient devenues familières.
Le garçon parlait, parlait, et quand l’heure fût devenue trop tardive, il le raccompagna à la sortie, lui disant simplement : reviens demain.
Les visites se multiplièrent, le garçon racontait toujours, posait parfois une question à laquelle il répondait aussitôt, en tâtonnant, se reprenant... Le fleuve petit à petit vit son débit ralentir, le désespoir quittait ses mots, son âme se calmait.
Honteux, un soir, il s’enquit du nom de son interlocuteur, maladroitement posa des questions sur sa vie, ses préoccupations. Paul avait 34 ans, sa femme était morte dans un accident et il trouvait auprès des statues et des portraits, la complicité dans la douleur de l’être perdu qu’il avait besoin. Sa vie s’écoulait lentement, loin de la précipitation citadine, mais il conservait malgré tout des amis qui de temps à autre s’arrangeaient pour le gratifier de leur présence et de leur compassion, même s’ils savaient qu’il n’avait pas besoin d’être plaint. Sa vie, pour le moment, lui convenait.
L’amitié grandit entre ces deux âmes solitaires, l’affection se manifestait ici et là, par un geste, un regard, surprenant l’un et l’autre puis étant acceptée et reconnue, en toute simplicité. Ils étaient frères, semblables, différents pourtant, et le coeur de Vincent peu à peu se cicatrisa. L’image était toujours vivace dans sa tête, Caroline riant dans le soleil, Caroline avec une larme s’échappant de l’oeil, Caroline qu’il imaginait sereine à nouveau, l’incident oublié. Elle était si jolie dans sa tête, un nouveau secret à chérir, sans possibilité de jamais la revoir. Il lui souriait à son tour, mais évitait les endroits où il aurait pu la croiser.
Un matin, en se levant, c’était l’automne, il trouva un billet glissé sous la porte, papier blanc plié en quatre, une petite écriture ronde le couvrant à l’intérieur.
« Inconnu, j’ai retrouvé ta trace enfin par un bibliothécaire qui avait accès aux fichiers, j’espère que tu ne m’en voudras pas de cette intrusion dans ta vie privée, mais je tenais à dire que tes mots et ton courage m’ont touchée, même si je ne peux y répondre, et j’aimerais si possible, si cela ne t’es pas douloureux ou désagréable, apprendre à mieux te connaître. Mon coeur est pris, et tu n’es à vrai dire pas la personne que je pourrais imaginer avoir pour compagnon, mais il me reste assez de sentiments à côté pour imaginer une amitié entre nous. La personnalité que tu as exprimée ce jour-là, malgré la maladresse de ton intervention (que je ne te reproche absolument pas), me paraît digne que l’on s’y attarde. Je ne sais si, de ton côté, tu n’as pas changé de regard pour dorénavant me mépriser... Tu trouveras au dos de ce message l’adresse de mes parents, si tu acceptes de m’écrire. C’est bientôt les vacances de la Toussaint, ça me ferait plaisir d’entamer une correspondance avec toi pour vaincre la timidité, donner le temps à chacun de s’installer dans cette relation que j’espère de tout coeur, amicale. »
La lettre n’était pas signée, comme si la personne était évidente, comme s’ils n’avaient pas besoin de ce signe d’identification trop commun.
Peut-être six jours plus tard, il écrivit, fébrilement. A l’intérieur ses sentiments ne perdaient pas en intensité, mais ils s’assagirent, se coulèrent dans cette nouvelle forme - inespérée - qu’on lui proposait si joliment.
Aujourd’hui Vincent est fiancé, ses meilleurs amis sont un gardien de musée, qui lui-même s’est remarié, et une jeune femme épanouie, follement amoureuse, qui se confie à lui comme à son frère, comme à quelqu’un qui sera toujours là, pas loin d’elle, et en qui elle a placé sa totale confiance.
La timidité n’est pas un lointain souvenir, elle resurgit parfois quand le jeune homme passe par une période un peu plus vulnérable, mais il la vit bien. Il a appris à s’ouvrir, à s’intéresser, à avoir confiance en lui et à partager plutôt que recevoir et donner. C’est un bon ami, toujours prêt à aider ou à soutenir : il sait ce qu’il doit à l’amitié, et combien elle est précieuse.
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