Il était une fois une petite note de musique, une simple croche, qui
cherchait à s'inscrire dans le flux d'une mélodie. Elle se disait qu'ainsi
elle participerait à la beauté de la vie, ce qui etait toute l'etendue de
son ambition. Elle se présenta donc au-devant de partitions classiques, de
partitions de jazz, de partitions commerciales, de partitions de toutes les
sortes et chercha même à se mouler selon l'exemple de ces étranges notes
électroniques pour participer à leur mélodie. Mais malgré toute sa volonté,
elle n'arrivait pas à se plier aux lois rigides de ces organisations.
La petite croche en conçut beaucoup de remord et de culpabilité, elle se
disait que sa motivation ne devait pas être suffisante, ou qu'elle n'était
tout simplement bonne à rien. Elle essaya de s'astreindre à suivre les
lignes, page après page, souvent elle se perdait hors du cahier, visitant
les nuages, regardant, de loin, les humains s'agiter sans tempo. Elle
n'osait s'en approcher, ne sachant se présenter à eux d'une façon
appropriée.
Vint pourtant le jour oł, enfin, ayant réussi à s'intégrer dans un morceau,
elle dû s'exprimer devant le public, une salle pleine d'humains qui
seraient en meme temps ses juges. Elle était fin prête, toute excitée à
l'idée de faire son entrée dans le monde. C'est sans doute cette excitation
qui la perdît. Elle s'exprima trop fort, occupa un peu trop longtemps
l'espace sonore, et se vit bannir pour de bon de la communauté
partitionnaire.
Allant, desolée, de par le monde, sans plus de repères et n'ayant pas grand
chose à perdre, elle plongea alors dans les petites réalites des habitants
de la Terre, où elle entendit les oiseaux. Là peut-être, pourrait-elle se
faire une place ! Toute a cet espoir, elle se mêla à leurs chants, apprit
leurs habitudes, participa comme elle pût à leurs concerts matinaux. Etant
moins stricts sur les notes, ils l'intégraient sans problème, et de mieux en
mieux elle apprit à se conjuguer avec ses voisines, celles d'avant et celles
d'après. C'était des notes très simples, accueillantes, et elle conçut de
cet accueil et de sa progression à la fois une belle confiance et beaucoup
de joie.
Elle se sentit dès lors capable d'affronter une nouvelle fois les oreilles
des hommes, mais plutôt que d'intégrer de rigoureuses partitions, elle se
promit de remplir les rires, les chantonnements des enfants et des plus
grands dans leurs moments de joyeux abandon, toutes ces sonorités sans
prétention qui disent une émotion sans attendre d'applaudissement. C'était
bien la sa vocation : déborder du coeur pour s'offrir à la vie.
Elle n'avait tout d'abord pas compris que la beauté venait de l'intérieur de
soi, et non de sa cohérence avec le tout ; la cohérence se crée d'elle-même
autour de l'élément nouveau, dès lors qu'il s'affirme et se donne sans
complexe : car la nature englobe le naturel mieux que tout artifice ne peut
s'insérer dans une illusion.
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