Je me suis enfermée dans ma chambre. Je ne veux plus les voir, plus les entendre. Querelles en impasses, mauvaises et violentes. Mon frère, Gregor, ne voudra jamais avoir tort et encore moins s'abaisser à la diplomatie ; ma mère n'entend que ce qu'elle dit, ne voit que ce qu'elle regarde. Et le petit Frédéric pleure du méchant climat et de ne pas comprendre. Je pleure aussi, mais personne ne me voit. J'ai toujours une figure fermée, les yeux durs et indifférents quand je suis en leur présence. Fred ne sait pas que je pense à lui, que c'est pour lui que je reste, que j'endure, que je me construis patiemment une carapace de plus en plus épaisse, de plus en plus inébranlable. Bientôt, plus rien, plus personne ne pourra m'atteindre. Et je serai vainqueur, vainqueur sur mes faiblesses, vainqueur sur les autres, vainqueur sur tout sauf ma destinée. Abandonner l'espoir, l'amour, l'humanité des sentiments, c'est ne plus avoir d'emprise sur la vie, ne plus rien vouloir ni rechercher, laisser simplement le fleuve couler sous la coque maintenant imperméable qui porte l'âme morte dans son corps de chair.
Je n'ai pas eu le choix, ou je ne me le suis pas donné. Il y a le petit à protéger, qu'au moins lui ait une chance de vie, qu'au moins lui apprenne à connaître l'amour et, peut-être, le bonheur. Sa tête ne comprend pas, ne veut pas comprendre. Je le vois dans ses yeux, la connaissance des choses est retenue dans un coin sombre sur le côté, il ne la libérera pas de sa volonté, et je l'aiderai à la cacher, longtemps, des années, le temps qu'il puisse l'affronter sans être détruit par elle.
Tous les matins, il trouve son quatre heures prêt sur la table de la cuisine, bien emballé ; son visage s'éclaire, il sait que, lorsqu'il l'ouvrira religieusement, il y trouvera du jus d'orange pressée et un biscuit ou une gourmandise chaque jour différent. Maman n'a jamais fait mine de le remarquer, sur la table, et n'en a jamais dit un mot. Fred ne lui a jamais posé de question ni adressé de regard reconnaissant, son visage s'éclaire et il part très vite, emportant son précieux paquet. Ce n'est pas maman qui le lui prépare, même si je veux qu'il le croit, même s'il veut y croire, c'est bien moi, rognant sur mon temps et mes économies pour trouver et mettre en oeuvre toujours de nouvelles idées, une petite attention. Je ne sais pas ce que c'est que la tendresse, ou peut-être que je ne le sais plus. Je sais juste que le simulacre de la tendresse est important pour conserver l'enfance.
Chaque nuit, quand Gregor est parti ou daigne dormir, je me lève sans bruit et viens caresser la joue du petit dans son sommeil. Il a toujours une joue qui sort des couvertures, bien dégagée par ses cheveux, comme en attente de ma main. Parfois, quand il est malade ou qu'il a la fièvre, je trempe mes lèvres dans l'eau froide et lui applique un léger baiser sur le front. J'aimerais sentir la douceur de ces gestes, j'aimerais aimer l'agneau que je berce, mais je ne trouve en moi qu'un grand vide, qu'un grand froid. Ce que je fais, je le fais parce que je dois le faire.
J'ai déjà vu Fred à l'école, au travers des grilles de la cour de récréation, je l'ai plusieurs fois longuement observé pour voir s'il en valait le coup, s'il n'était pas encore trop corrompu ou éteint par l'ambiance de la maison. Il est farouchement joyeux, sauvagement indépendant, pas un camarade ou une maîtresse ne peut le complimenter, lui témoigner de l'affection. C'est ainsi qu'il protège son secret, qu'il garde tout son besoin d'amour pour sa mère qui lui en donne, par procuration, quelques gouttes par jour.
Bientôt, ce ne sera plus assez.
J'ai acheté de la peinture, plusieurs couleurs pour peinturlurer mes murs - en une lubie d'adolescente qui fait sa révolution silencieuse. Personne ne s'occupe de moi, le papier est déjà sale, ça ne fera pas grande différence : parfait. J'ai rassemblé toutes mes affaires, et le lit, au centre de la pièce, posé du papier journal en quantité au pied des murs, et ouvert la porte et la fenêtre. Ma porte n'est jamais ouverte, mais il me faut bien de l'air, l'odeur est forte et fait tousser. Ainsi la curiosité de Frédéric n'a pas heurté d'impossibilité majeure, à peine ai-je ouvert les premiers pots, rincé mes outils, que j'entrevois son museau pointer dans mon espace, vers mon travail. Posément, je me sers largement en peinture rouge, mon plus gros pinceau dégoulinant, et l'applique en plein milieu de nulle part, en plein milieu d'un mur d'une chambre d'un appartement d'un quartier d'une ville d'une région d'un pays de la Terre. Ma main dessine une spirale ascendante, de plus en plus large, de plus en plus grotesque, à l'image de l'absurdité de cette vie qui nous est donnée, pour quoi faire ? pourquoi vivre ? Je lache le pinceau, il fait une grosse tache sur le journal sur le sol, et des éclaboussures giclent encore sur le bas du mur. Je ne dis rien, je ne jure jamais quand j'en ai envie. Je m'empare d'un autre pinceau, plus petit, le trempe dans le vert. Vengeuse, je trace des lianes, des feuilles, un entremêlement de verdure. La couleur de l'espoir, la couleur de la paix végétale...
« Je ne sais pas dessiner les fleurs », dis-je tout haut, regardant pensivement mon dernier pinceau et le jaune d'un autre pot. Et le petit Frédéric, timidement, vaillamment, qui s'avance un peu dans ma chambre et demande : « Tu veux que je les fasse ? » Merci Fred. Je lui donne le pinceau, lui laisse ma fresque, il y ajoute des boutons d'or, des fleurs à pistils, ici et là où le permet ma végétation un peu trop emmêlée. Sur un couvercle, je mélange rouge et jaune, bleu et vert, rouge et bleu. Concentrée, je crée des couleurs plus compliquées sur un autre des couvercles, tandis que Fred, ayant fini, me regarde et s'intéresse au premier. Il se laisse tenter, attrape la palette improvisée et peint l'orange, le turquoise et le violet en de petits papillons multicolores qui s'évadent du dessin originel, s'étendent sur le mur, s'empare de l'espace, dansent joyeusement dans toute la pièce. J'ai cinq nouvelles couleurs, mais l'une d'entre elles n'est pas très réussie. Sombre, triste, sale, je m'en sers pourtant dans un coin de la pièce, le plus haut possible (je me mets sur la pointe des pieds), pour figurer mes barreaux. Fred fait un peu la moue, mais il voit que je ne me formalise pas de ses papillons et en est encouragé. Il nettoie encore son pinceau, le trempe dans un nouveau mélange, dessine un bateau, un cheval, deux oiseaux, des nuages dans lesquels perce un arc-en-ciel, une mare avec des poissons... J'ai repris le jaune, pur, flamboyant, et j'ai fait le soleil de son ciel, bien haut, là où il ne pouvait étendre son bras. Mais c'est son soleil, il a de grands bras qui partent dans toutes les directions.
... Les heures ont passé vite, la nuit est tombée, il faut manger. Maman nous appelle, sévère, mais ne jette pas un oeil sur la décoration de ma chambre, ne remarque pas que le petit Frédéric fait des formes très expressives, joyeuses et sensibles, qui cachent le ton sale du papier d'origine. Je ne lui ai donné que l'espace et les couleurs. Silencieux, il gagne sa place, mange sans lever les yeux de son assiette, mais ces yeux-là ne voient pas la nourriture, ils voient une terre de liberté.
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