L'éclipse : journée de fin du monde

Partis à 6h pour échapper aux embouteillages, nous avons vu le petit jour se lever dans la brume, fauve dans les interstices de la couverture de nuages. Moments magiques, qui ne laissaient présager pourtant qu'un rendez-vous manqué avec l'éclipse. Et en effet, quelques heures plus tard, nous n'avons pu qu'entr'apercevoir un soleil voilé, happé par les nuages au-dessus de Honfleur : autour de nous les commentaires étaient ironiques mais bon enfant, tandis que chacun posait ses lunettes un instant avec espoir sur les yeux, puis les enlevait avec fatalité. Il était 11:02, début officiel de l'éclipse, puis 11:10, ... Ces intermèdes de nuit derrière nos verres trop fumés étaient plus nombreux que le spectacle du disque - pour certains orangé, découpé au cutter, pour d'autres blanc comme la lune, avec un halo bien visible pour brouiller les lignes -, quand je pensai remarquer dans le petit coin en haut à droite un minime croissant volé, qui ne l'aurait été par les nuages.
Nous nous sommes déplacés, quittant les autres touristes du ciel pour revenir sur nos pas, et un petit chemin nous a gentiment appelé de derrière son tapis d'orties ; nous l'avons emprunté, jusqu'à un trou dans les branchages. Honfleur était caché, notre versant de colline donnait sur le seul début de la vallée, mais l'astre vedette du jour s'offrait, toujours avec intermittence, au milieu d'un large pan de ciel ; il était de plus en plus mangé.
C'est alors que les nuages, emplis de bonne volonté, s'attachèrent à contourner le roi, pour qu'on le voit, rayonnant dans sa splendeur malgré les filtres, lentement s'accoupler au disque noir d'une petite boule qui la nuit remplit un autre office. Le spectacle était prenant, pourtant un autre commençait à se faire voir - et sentir. La lumière pleuvant sur le paysage se tarissait. Les ombres, non plus diffuses, se découpaient partout avec le tranchant d'une lame tandis que les parties éclairées, nettes et surréelles, témoignaient pour nous du déversement mesuré des photons bien blancs, comme sous l'halogène ; la texture des choses semblait avoir changée. Lunettes à nouveau, passionnément, posées sur le nez, tous frémissaient pendant les dernières secondes - quand brutalement, les deux disques se sont superposés.
Pas d'aboiement, et la foule en contrebas s'est tue après la première excitation. Seules les oies en pagaille ont caqueté de façon inhabituelle, quelques secondes..... un trait de soleil réapparut.
Mais la beauté de ces quelques secondes ! Flamboiement de la crinière inégale auréolant son cercle d'abîme, ciel sombre-azuré aux deux matins s'éveillant sur les horizons, et Vénus perle de lumière, diamant de feu blanc, unique boucle d'oreille étincelante pour souligner l'indicible et la majesté de la scène fugace, apparue et disparue dans le même jet. - Elle restera gravée comme un poème dans le souvenir de ceux qu'elle a baignés.
...Beaucoup ont continué à regarder le croissant d'ombre restaurer lentement la rondeur du soleil. Quant à moi, je voulais garder l'image de sa couronne et de sa nuit longtemps dans sur ma rétine. Cependant la progressive dorure du paysage prolongeait plutôt que ne gênait le rêve. Et on pouvait s'étonner des jeux d'ombres au sol : les feuilles des arbres laissaient passer une lumière déposée en croissants sur le bitume.
- Et Paris dans tout ça ? "Si ça se trouve, le monde n'existe plus, et on ne le sait pas". Le quotidien, dans le doute, reprend ses droits.

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