Il était une fois une petite souris qui, comme toutes les souris, avait une floppée de frères et de soeurs. Comme la plupart étaient plus agées qu'elle, on la rangea tout d'abord dans le clan des Petits, ce qu'elle ressentait comme un grand privilége car tout le monde aime jouer avec les petits animaux.
Mais un jour, on lui présenta une souricette bien plus petite qu'elle, et d'un côté, de l'autre, elle entendit dire qu'elle était Grande.
Ce fût une découverte impressionnante avec des conséquences bien embarrassantes. Ainsi, à la première difficulté, elle rosit de demander quelque chose, puisque les Grands étaient censés tout savoir. Dès le deuxième rosissement, elle ne se sentait plus bien du tout. Il n'y eût pas de troisième ou d'autres fois
quand elle décida de ne plus poser de questions du tout.
Mais comme elle ne savait presque rien, elle copiait son attitude sur celle des autres, imitant les
souris autour d'elle, calquant ses objectifs sur ceux qu'elle avait vus dans
sa famille, par l'exemple. Ainsi elle grandit jusqu'à être à "l'âge où on se marie", puis à "l'âge où
on a des enfants". Elle eût pas mal de petits comme sa maman, et elle s'en
occupa comme elle pouvait : ils ne manquaient pas de nourriture et de
promenades, ils pouvaient s'amuser.
Mais les petits grandirent à leur tour, ils commencèrent à poser des
questions sur le monde des souris, s'inquiétant de s'y faire une place. Or
Blanche (c'est ainsi que se nomme notre souris) ne savait que répondre,
jamais elle n'était revenue sur sa décision ; elle aurait perdu la face
et... sans
doute paniqué de n'être pas à la hauteur de son rôle de souris et de mère !
Aussi cherchait-elle dans sa mémoire les phrases qu'elle avait entendues
dans d'autres bouches, ou inventait-elle des réponses qui lui semblaient,
sur l'instant, un peu plausibles malgré la brume qui habitait son esprit -
comme chaque fois qu'elle essayait d'ordonner ses pensées jamais formées.
Il n'y avait pourtant pas qu'aux questions que Blanche ne savait répondre,
elle était bien en mal de répondre aux événements. Ainsi elle ne sut donner
à ses enfants ce dont ils avaient grand besoin : des repères, l'exemple de
réactions possibles face à telle ou telle situation. Et elle ne sût leur
donner non plus le dialogue, le dialogue qui parle du monde, le met en
scène, en ouvre des facettes.
Ses petits en vinrent à soupçonner leur mère de ne pas en savoir plus long
qu'eux, et même parfois moins. C'était une situation très délicate pour
Blanche comme pour ses petits qui, non seulement manquaient de la référence
maternelle, mais en plus se sentaient responsables de leur maman si peu
mature !
Vous l'ai-je dit ? Cette petite souris avait elle-même changé son nom pour
celui de Blanche, car elle se voulait toute pure. Elle trouvait un peu de
repos dans l'innocence... pour rattrapper l'ignorance qui cause aussi du tort
aux autres !
Mais les plus belles petites souris sont celles qui savent caracoler et
sourire à la vie, non celles qui s'ingénient à garder leur robe à jamais
blanche pour paraître fragiles et pures.
Mais revenons à notre histoire. En fait ses petits étaient des sourissots
très timides qui... souriaient leur malaise lorsqu'ils ne savaient pas
répondre ou réagir.
Blanche les vit grandir, vit leurs difficultés, entendit leurs reproches et
leur rejet. Elle sût alors qu'elle devait répondre à toutes ses questions
si longtemps restées en suspens si elle voulait les aider à repondre aux
leurs.
Blanche entreprit donc un gros travail, le plus courageux de tous : celui de
trier les pierres de la vie qu'elle avait entassées brutes, appelant
l'ensemble
"moi", et revenir sur toutes ces idées qu'elle n'avait pas testées, pensées,
mais juste ramassées. Blanche devait se construire depuis le début, casser
le schéma de ses fondations.
Pour grandir, montrant enfin au grand jour tout ce qu'elle avait à
apprendre, elle supportait les regards de pitié de son entourage et les
railleries de ses enfants ("Ne t'essaye pas à l'humour maman, ça ne te va
pas" ou "C'est bien gentil de vouloir nous apprendre des choses qu'on
connaît depuis des mois voire des années !").
Se braver soi-même, c'est bien plus difficile que de braver le monde !
Alors si chaque question se pose plus longuement à elle, avec sa vie de
souris adulte derrière elle, qu'à une sourissotte, c'est simplement qu'elle
doit
d'abord abandonner ses repères de carton, ses repères attrappés au vol et
soufflés par n'importe quel vent.
Ainsi se termine le conte de la petite souris qui avait entendu dire
qu'elle était grande.
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